mercredi 24 janvier 2018

Le partage du sensible


Dans un repère orthonormé X²+Y²=1 est l'équation du cercle de centre O et de rayon 1.
Toutes les propriétés du cercle découlent de cette formule qui synthétise totalement un cercle. La figure du rond, le compas sont pourtant incontournable pour savoir ce qu'est un cercle, pour en parler, et le penser. L'équation est un savoir abstrait, le cercle est une expérience
  La formule appartient au matheux et il y tient, jalousement mais même si l'équation est tout à la fois, le cercle sera toujours à tous.

De même, la dérivée dérivée d'une fonction se définit, selon Newton (très poétiquement) comme "l’extrême raison des quantités évanouissantes", ce qui s'écrit :

Je pense qu'une bonne illustration de la dérivée est celle d'un compteur de vitesse d' un véhicule qui en affichant une vitesse (km/h) calcule automatiquement la dérivée de la fonction distance (km) parcourue par rapport au temps (h) en un point donné du parcours. 

Comme vous voyez, j'ai toujours recherché les représentations des objets mathématiques et j'ai senti que les représentations graphiques, ou les analogies sont jugées triviales, limitées et donc inutiles par la plupart des enseignants de math que j'ai rencontrés.
Cette attitude me parait symptomatique de la méfiance qui existe vis à vis de toute expérience vécue, qui forcément met en jeu nos perceptions. Comme si le ciel des idées n'aimait pas être troublé par les perceptions de notre corps et tendait à rester le 'domaine' des initiés-diplômés.

Récemment  j'ai découvert les travaux de Philippe Hert, anthropologue, qui travaille sur la question de la prise en compte du corps sensible dans le champ des sciences sociales. En ce qui concerne la sociologie ou l'anthropologie, les sentiments, les affects et les valeurs du chercheur doivent, classiquement, interférer le moins possible dans un souci "d'objectivité" et donc de stabilité du savoir. Le risque encouru est alors que la raison devienne un savoir qui n'a plus de corps.

Philippe Hert montre que l'immersion et l'imprégnation dans le milieu d'étude apportent une vision 'incarnée' et affective qui lui permet, par exemple, de saisir la violence intrinsèque d'une situation telle que celle d'une campagne de vaccination humanitaire engagée auprès d'une tribu bolivienne isolée qui refuse le contact avec notre civilisation.
En partageant des expériences le corps prend conscience d'un savoir autre, c'est à dire d'autres formes de savoir.
Pour faire sens, le savoir doit être l'objet d'une validation réciproque qui n'est possible qu'en intégrant et en partageant l' expérience sensible du chercheur avec celle des 'êtres parlants' qu'il cherche à comprendre car le sensible exprime ce qui existe en commun.  De plus, et encore mieux, les objets culturels se chargent de sens en circulant. 
Ainsi, la prise en compte du sensible conduit à poser un principe d'égalité dans la rencontre avec autrui, c'est à dire à instaurer le principe d'égalité entre les êtres parlants.
La dimension politique de la connaissance et des représentations est ici mise à cru et le savoir de terrain réhabilité.

Ozias

Philippe Hert est anthropologue: Ses dernières publications portent sur le rapport au corps dans la recherche scientifique.
http://journals.openedition.org/questionsdecommunication/6928#tocto1n4

Un bouquet d'articles sur l'apprentissage social du sensible

Article connexe dans ce blog
https://emagicworkshop.blogspot.fr/2017/08/les-mots-la-mort-les-sorts.html

Densité de probabilité d'un électron au passage des fentes de Young


Modélisation mathématique et application, le cas de l'AFC : http://www.foad-mooc.auf.org/IMG/pdf/M05-3.pdf




samedi 6 janvier 2018

Epiphanies

Ernest Pignon Ernest. Extase
L'Epiphanie est la fête de janvier où on mange la galette, mais c'est aussi un nom commun qui signifie révélation.On apprend ainsi, dans wikipedia, l'épiphanie (du grec ancien ἐπιφάνεια, epiphaneia, « manifestation, apparition soudaine ») désigne la compréhension soudaine de l'essence ou de la signification de quelque chose.

Que ce soit le mémorial de Pascal (mystique), le "syndrome de Stendhal" (entre syncope et béatitude), "L'ardeur émerveillée" d'André Hardellet, ou "Le moment épiphanique" de Joyce, les textes témoignant du sentiment d'épiphanie ne manquent pas dans notre littérature. À côté du désenchantement, et de la nostalgie du Sacré qui ont irrigué la littérature romantique, à côté de la mélancolie et du soupçon qui ont caractérisé le XXème siècle, de nombreuses œuvres expriment le sens profane du miracle, le don de la surprise ou la révélation de l’épiphanie. 


Malgré toutes ces descriptions, loin d’être « source de compréhension, […] l’épiphanie appartient d’emblée à l’obscurité, à l’opacité d’une expérience où, depuis toujours, l’être même des choses est inaccessible » (Ginette MICHAUD).
Quand il est question d'emerveillement, il serait aussi impertinent de postuler l'existence d'éléments ou d'événements substantiellement merveilleux que de donner une définition essentialiste de cette expérience, qui suppose la précédence d'un rapport entre un sujet et un objet.
Il est par contre essentiel de transmuer cette surprise en l'énergie d'un questionnement qui accepte de ne pas se clore par une réponse de l'ordre du savoir.
C’est bien parce que l’esprit s’avère capable d’un questionnement de ce qui échappe qu’il ouvre un infini au sein de chaque instant présent. Et ceci n’est pas à rejeter sous le nom d’inaccessible métaphysique; c’est simplement le souffle qui nous anime si, comme le disait Hermann Hesse,  nous avons le souci de nous sentir vivre, .

Blaise Pascal. Pensées.

La nuit du 23 novembre 1654, Pascal fait l’expérience d’une illumination mystique. Il est ébloui par une sorte de feu sans flamme, comme celui que Jean de la Croix a décrit. Il consigne le récit de cette nuit-là sur deux petits feuillets qu’il conserve, cousus dans la doublure de son pourpoint.

" Nous connaissons la vérité non seulement par la raison mais encore par le cœur. C’est de cette dernière sorte que nous connaissons les premiers principes et c’est en vain que le raisonnement, qui n’y a point de part essaie de les combattre." 

André Hardellet. Les chasseurs. (Extrait)

LA NUIT DES RAMONEURS

Ecoute !...Tu les entends ?
Ils sont là, à une distance incalculable, contre le mur. Hohé ! Ho !
Ils s’appellent, les hottes chantent : c’est leur nuit, la seule de l’année. Mille dans la ville, noirs d’habits, noirs de figures. Ils grimpent, s’insinuent dans les tuyaux, gagnent les mansardes. …/…




James Joyce.

L'épiphanie est pour Joyce, "une manifestation spirituelle inattendue née de la vulgarité d’une expression ou d’un geste, ou d’une phase mémorable de l’esprit".

L’épiphanie participe de trois qualités : l’integritas, la consonantia et la claritas . Très grossièrement résumées, ces qualités renvoient au principe d’identité de la chose en tant qu’elle se différencie de toutes les autres, à l’harmonie de ses proportions et au rayonnement lumineux de son ipséité. Selon Joyce, c’était à l’homme de lettres d’enregistrer ces épiphanies esthétiques avec un soin extrême puisqu’elles « constituaient en elles-mêmes les instants les plus délicats et les plus évanescents. »


Exemple d'Epiphanie de Joyce, au sujet de de son frère cadet, George, qui meurt d'une péritonite à l'âge de 15 ans . 


DUBLIN - Dans la maison de Glenngarff Parade, le soir.

Mrs Joyce (toute rouge et tremblante, apparaissant à la porte du salon)...
-Jim !

Joyce (au piano)...
-Oui ?

Mrs Joyce.
-Est ce que tu sais comment le corps fonctionne ? Que faut il faire ? C'est le petit George...Il y a quelque-chose qui sort du trou de son ventre. As-tu idée de ce que cela peut être ?

Joyce (surpris).
-Non, je ne vois pas ...

Mrs Joyce.
-Tu crois qu'on devrait appeler le médecin ?

Joyce.
-Je ne sais pas...Mais quel trou ?

Mrs Joyce (avec impatience).
- Mais le trou que nous avons tous ... Ici... (montrant quelque chose du doigt)

Joyce.(se lève en sursaut).

(Tiré de "Humour" -Frédéric Pajak et Yves Tenret. PUF  p73)

Le syndrome de Stendhal

« Pour moi le syndrome de Stendhal c’était de l’ordre de la fiction… j’aurais jamais cru qu’on puisse vivre cela… Et c’est ce que j’ai vécu. Un sentiment de trop de beauté. J’étais épuisé par cette beauté en continu. »« Ça a duré 2 secondes, mais dans mon cœur ça a duré très longtemps. J’étais à la fois totalement moi-même, avec moi-même, et non envahie du moi-même qui n’est pas intéressant. »« Là, franchement, je peux avoir la gorge qui se noue, le rythme cardiaque qui s’accélère brutalement… Et les yeux écarquillés. Oui c’est une explosion. Un spasme, entre la joie et la douleur. Ça chauffe le cœur. Ça m’a foudroyé et j’ai crié. »

Une expérience personnelle. 

J’ai embrassé l’aube d’été. Eté 74 j’ai 17 ans. Les vacances, l’Ardèche, et ce matin d’été je pêche les truites.
Le soleil déjà haut pénètre dans les gorges et éclabousse les rochers frais. Pour les yeux il y a le bleu impeccable du ciel, le vert des feuilles de châtaigniers, et l’or des herbes déjà hautes dans les contre-jours. Dans l’air les senteurs des genêts, de la rivière, des mousses et du granit. Le bruit du torrent remplit ces gorges isolées. Toute la matinée, sous mes pieds et dans mes mains se sont succédé le contact des rochers polis, des herbes glissantes, des graviers sonores, des eaux fraîches et du mucus frais de la robe des truites.  Et voici l’heure où l’ombre et l’eau glacée font place au soleil d'été qui chauffe ma peau bronzée.

J’avale toutes ces sensations, toute cette énergie, cette jouissante palpitation qui m'entoure. Sentiment intense de me sentir vivant tout comme la rivière, les truites, les plantes ou les hirondelles dans le ciel. Alors, dans cette jouissance sensuelle et solaire, au sens propre comme au figuré, j’ensemence le gravier du lit de la rivière.

Ozias



J'ai embrassé l'aube d'été.

Rien ne bougeait encore au front des palais. L'eau était morte. Les camps d'ombres ne quittaient pas la route du bois. J'ai marché, réveillant les haleines vives et tièdes, et les pierreries regardèrent, et les ailes se levèrent sans bruit.
La première entreprise fut, dans le sentier déjà empli de frais et blêmes éclats, une fleur qui me dit son nom.
Je ris au wasserfall blond qui s'échevela à travers les sapins: à la cime argentée je reconnus la déesse.
Alors, je levai un à un les voiles. Dans l'allée, en agitant les bras. Par la plaine, où je l'ai dénoncée au coq. A la grand'ville elle fuyait parmi les clochers et les dômes, et courant comme un mendiant sur les quais de marbre, je la chassais.
En haut de la route, près d'un bois de lauriers, je l'ai entourée avec ses voiles amassés, et j'ai senti un peu son immense corps. L'aube et l'enfant tombèrent au bas du bois.

Au réveil il était midi.

Arthur Rimbaud

vendredi 5 janvier 2018

Steve Jobs

La mort
"Me souvenir que je vais bientôt mourir est l'outil le plus important que je possède pour m'aider à prendre de grandes décisions dans la vie. C'est le meilleur moyen que je connaisse pour éviter le piège qui est de penser qu'on a quelque chose à perdre. Vous êtes déjà à nu. Il n'y a aucune raison de ne pas suivre votre cœur.

Personne ne veut mourir. Même les gens qui veulent aller au paradis ne veulent pas mourir pour y arriver. Et pourtant la mort est la destination que nous partageons tous. Et c'est très bien ainsi, parce que la mort est la meilleure invention de la vie. C'est l'agent du changement. Elle balaie ce qui est vieux pour laisser place à ce qui est nouveau. Là, tout de suite, ce qui est nouveau, c'est vous. Mais un jour, dans assez peu de temps, vous deviendrez ce qui est vieux et vous serez balayés. Désolé d'être aussi radical, mais c'est la vérité.

Votre temps est compté, alors ne le gâchez pas à vivre la vie de quelqu'un d'autre. Ayez le courage de suivre votre cœur et votre intuition. Ils savent déjà, d'une certaine manière, ce que vous voulez devenir."


12 juin 2005, discours du fondateur d’Apple devant les étudiants de l’université Stanford.

L'acide :

Cela peut sembler assez difficile à croire, mais lors d'interviews avec le Pentagone précédant une visite au Président, Steve Jobs a admis avoir pris du LSD à 15 reprises entre 1972 et 1974. Il a déclaré aux officiels du Pentagone qu'il n'avait pas de mots pour décrire cette expérience, mais que « le LSD était une expérience positive qui a changé ma vie », et qu'il ne regrettait pas du tout sa décision d'en consommer.

Cette information s'est largement répandue après son décès dû à un cancer du pancréas, grâce à la loi sur la Liberté de l'Information, mais Steve ne faisait pas un grand secret de sa consommation auprès de son entourage. Il était profondément affecté par cette expérience, et bien qu'il n'ait pas pas été un défenseur proéminent du LSD, il pensait que c'était dans l'intérêt de tous d'essayer le produit.


“Taking LSD was a profound experience, one of the most important things in my life. LSD shows you that there’s another side to the coin, and you can’t remember it when it wears off, but you know it. It reinforced my sense of what was important—creating great things instead of making money, putting things back into the stream of history and of human consciousness as much as I could.”



Né hors mariage d'un père syrien, et adopté :

Le père de Steve Jobs, Abdul Fattah Jandali était issu d'une famille de la ville de Homs, ravagée récemment par la guerre civile en Syrie. Musulman non-pratiquant, il avait quitté dans un premier temps la Syrie pour le Liban, qu'il avait fui en raison de l'agitation politique en cours à l'époque. Il est aujourd'hui âgé de 85 ans et vit dans le Nevada, précise The Independent. Avec sa compagne, Joanne Carole Schieble, d'origine suisse-allemande, il avait été contraint par les parents de cette dernière de faire adopter celui qui deviendra Steve Jobs. Le père de la jeune femme avait interdit à sa fille de garder l'enfant, né hors mariage d'un père musulman.

Steve Jobs a été élevé par un couple d'américains, Paul et Clara Jobs, qui l'ont adopté. Steve Jobs ne cherchera jamais à reprendre contact avec son père biologique. Les origines syriennes de Steve Jobs avaient été révélées au grand public en 2015 alors que la crise des réfugiés prenait de l'ampleur.