vendredi 8 novembre 2013

Art brut, artiste singulier.

Illuminations. Christine Soler.
La distance qu'introduit la représentation et la mise en scène de nos maux est un moyen de s'en libérer de reprendre le contrôle. Donner une forme à son malaise, à ses souffrances permet de les objectiver et de leur donner du sens. C'est le principe de l'art-thérapie.

Pourtant l'art peut engendrer des souffrances quand il déclenche des pulsions incontrôlables ou quand la réalisation de l'oeuvre réclame trop d'efforts ou d’énergie à son auteur.  
L'oeuvre peut devenir injonction, tyrannie lorsqu'elle compte plus que l'auteur, et que son entourage. L'artiste se trouve exécuteur de la vision ou de la mission qu'il porte ou plutôt qui le porte. La complexité de la réalisation  engendre une souffrance  faite de frustrations, d'efforts et de regrets. D'autre part la quête du contenu et du sens de l'oeuvre peut renvoyer l'artiste à de profondes questions sur son identité son rôle ses choix. Aux souffrances et aux peurs de 'ne pas y arriver', de se tromper de style, de forme ou de sujet, s'ajoute la peur d'apprendre ce que l'oeuvre veut dire et  la découverte de territoires inconnus du Moi. 

 
L'art brut est en prise directe avec le Moi l' intime et l'inconscient car l'artiste s'engage totalement et sans alibi ni refuge d'une école, d'une esthétique. L'artiste 'brut'  s'expose si crûment qu'il frôle forcément l'exhibitionnisme, l'obscénité, presque l'attentat à la pudeur. Comme le sexe l'expression du soi et de nos perceptions intimes dépasse les bornes de la pudeur et du savoir vivre. En s'affranchissant de l'esthétique et en privilégiant l'expression brute et sans censure, l 'art brut vulgarise l'expérience de l'extimité. Si je vois le monde un peu comme beaucoup ne le disent pas, alors quand j'exprime et je communique cette singularité, je deviens moi même singulier. Cette communication singulière, inouïe,  m'isole également et le monde qui m'entoure perd de son aspect familier, habituel, il n'est plus 'comme avant'. Cette expression de l'intime, de l'incommunicable tisse des liens subtils entre catharsis, création artistique,  et alchimie du monde.
Michel Nadjar.
Par nature secret, et parce qu’il n'est pas dit, l'intime n'est jamais consensuel , public ou partagé. L'expression de l'intime est transgressive. Elle réclame une forme d'initiation et porte avec elle une part de mystère. Elle joue avec les symboles et flirte avec l'ésotérisme. Comme l'autopsie des corps la révélation de l'intime au travers de l'art brut sent le souffre. Comme l'accouchement qui délivre à la vie des bébés où se lit la violence du passage et la marque d'un destin,la maïeutique de notre inconscient de nos douleurs et nos malaises peut faire peur. Peur de nos rêves , de nos ivresses ou de nos trips. Peur de se retrouver là où l'on ne se sait plus et peur d'avoir à assumer un destin incompris et révélé.
L'art brut en tant qu'expression portée par la nécessité d'elle même n'est pas innocent, esthétique ou anodin. Il joue avec l'alchimie des rapports subtils qu'il trace et des révélations qu'il offre. L'artiste singulier devient voyant, médium , presque sorcier. Ainsi Michel Nedjar fait de la poupée d'envoûtement son médium favori, les peintures de Joe Coleman sont à la fois plaisantes et inquiétantes. Un lieu comme la Demeure du chaos fait vaciller la rationalité et offre une lecture du monde brute, symbolique et alchimique. Ce côté déstabilisant  rebute ceux qui n'osent affronter ce trouble. 
'Création sans entrave, L'art brut préfère le visionnaire au visible, la vision intérieure aux apparences du monde réel.'
Heureuses découvertes,

Ozias
Joe Coleman. My birth.

Demeure du chaos.
“Nul n’a jamais peint, sculpté, modelé, inventé que pour sortir de l’enfer de la folie”

(petit précis medico-legal à l'attention de F.g., C.F., R.A., et F.S. dont je désespère qu'ils puissent un jour sortir de leurs systèmes qui est déjà en cours de destruction)
C’est par ces mots d’Antonin Artaud qui gravent ma chair éventrée, que j’ai démarré ma plaidoirie de deux jours en ma qualité de prévenu après le verdict de la Chambre Criminelle de la Cour de Cassation qui me renvoyait pour la quatrième fois devant la justice des Hommes dans une enceinte correctionnelle pour avoir commis le crime suprême d’avoir engendré un monstre tricéphale : la Demeure du Chaos.
Le géniteur que j’étais devait donc tuer sa créature au nom de la raison d’Etat et de l’urbanisme bien pensant.
Dans ma tête, j’entendais Vincent Van Gogh qui hurlait : “je lutte pour mon art car si je gagne il sera le meilleur paratonnerre de ma folie”. André Breton, alors étudiant en médecine, est confronté à la folie. Il retient des fous l’importance des mots écrits et la beauté de leurs pensées.
La folie et la création, l’association d’idées incontrôlées constituent pour Breton, le départ du matériel surréaliste. Selon Agenben, “l’artiste contemporain est celui qui prend en pleine face le faisceau obscur de son temps”.
Je suis donc devenu aveugle en 1978, par la voie sèche. Les yeux brûlés par le feu de ma maladie incurable. En 1980, devenu majeur, l’âge heureux, dit-on, où les gens se précipitent vers le bel ordre social, je suis devenu incapable majeur rayé en marge de l’état civil, gracié par ma démence en laissant aux magistrats le soin de prendre en charge ma présence.
Ma PMD (psychose-maniaco-dépressive) et ses troubles de l’humeur bipolaire, sera tour à tour, ma sulfureuse maîtresse, l’ombre qui m’accompagne dans ma descente aux enfers, ma Muse sublime et éternelle, elle a brûlé en moi au fil des décennies, tous les métaux, tous les honneurs de la république, toutes les vanités.
Depuis plus de 30 ans, mon corps autopsié par les Mandarins et les Magistrats se voit irrigué de toute la chimiothérapie psychiatrique de notre siècle.
La PMD, est pour moi le manifeste suprême de la folie mais la médecine ne se prononce pas si la folie ne serait pas simplement la maladie de l’intelligence, l’écot sans fin à payer pour affronter les yeux écartelés le Dieu Râ.
Il faut donc dire adieu au monde des vivants, véritable armée d’êtres soumis au contrat social et rêver éveillé hanté par ses hallucinations, ses nuits vertigineuses perfusées de psychotropes pour laisser des traces indélébiles entre le temporel et le spirituel par le pouvoir de l’Art. Le Golgotha est aussi à mes yeux une cathédrale de lumière.
La damnation par la folie se transmet par la voie du sang, trois générations de Ehrmann portent cette légion d’honneur des psychopathes, dont la Rédemption ne peut s’inscrire que dans l’Art Royal.
L’Alchimie et l’Art sont indissociables pour accomplir notre Grand Oeuvre dans la nuit la plus sombre après que les derniers humains nous ont quittés, nous apercevons dans la voie obscure de la folie au loin une lumière divine et là commence le début de l’Oeuvre...

thierry Ehrmann La Demeure du Chaos - The Abode of Chaos
(31 juillet 2010 : le temps de la Renaissance)

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